Orchestre Elektra

Roméo et Juliette

par Jordan Gudefin, Directeur Musical

Un programme musical de mi-février construit autour de Roméo et Juliette, voilà qui peut sembler un peu convenu… Mais dans la période que nous traversons, où les contacts humains sont chaque jour mis à mal, quel message plus actuel que celui de la célébration de l’accomplissement personnel dans une relation avec l’autre, au-delà de toutes les contraintes et barrières possibles ? Nous évoquons bien sûr ici l’amour mais aussi la fraternité et l’amitié, essentielles à nos vies ; ce programme de concert, centré sur le drame de Shakespeare, va donc surtout nous parler de relations.

L’opéra étant la forme de la musique classique faisant intervenir le plus grand nombre de compétences et d’interpénétrations des talents au service du propos artistique, il était essentiel de présenter un extrait issu de ce genre : c’est le cas de l’interlude The Walk to the Paradise Garden, tiré de l’opéra A Village Romeo and Juliet de Frederick Delius.

La relation corporelle est évoquée dans le ballet Roméo et Juliette de Sergueï Prokofiev. Les artistes se retrouvent nécessairement dans une relation physique et doivent accepter de se donner totalement tout en recevant le corps de leur partenaire. Plus directement encore, il s’agit du don de son propre corps au service de l’art et du message artistique.

Enfin, il semblait impensable de ne pas inclure Hector Berlioz, compositeur dont la relation intellectuelle avec Shakespeare a été des plus profondes ; Berlioz qui tombe éperdument amoureux de Henrietta Smithson, célèbre actrice qui interprétait entre autres le rôle de… Juliette.

Autre relation incontournable de ce programme : celle du compositeur avec l’orchestre, objet le plus riche en possibilités d’expression musicale. Delius possède une écriture harmonique proche de l’impressionnisme avec un orchestre rond et chaud, Berlioz cherche à varier au maximum les sonorités tout en créant un monde s’affranchissant des codes formels et instrumentaux de son époque ; Prokofiev quant à lui rompt avec la tradition de l’orchestration en proposant un traitement orchestral assez sec de ses mémorables thèmes.

Ainsi ce programme souhaite-t-il célébrer tout ce que nous pouvons faire grâce à l’autre, en se donnant, en faisant confiance, en partageant. Des notions indispensables pour faire face aux drames sociaux liés au contexte de pandémie dans lequel nous évoluons depuis deux ans.

« Homme et femme, aucun d'eux ne peut vivre sans l'aide indispensable de l’autre. »

Gandhi.

Frederick Delius (1862–1934)

A Village Romeo and Juliet – Intermezzo : The Walk to the Paradise Garden

Création à Berlin en 1907 – Durée : 9 minutes

Compositeur postromantique influencé à la fois par le chromatisme de Wagner, le lyrisme de Grieg et la pensée formelle de Debussy, Delius possède un style unique et facilement reconnaissable, d’une grande richesse harmonique et mélodique.

A village Romeo and Juliet est la première grande œuvre de maturité du compositeur. Opéra en trois actes basé sur la nouvelle éponyme du romancier suisse Gottfried Keller, il raconte l’histoire des fermiers Manz et Marti qui se disputent un champ laissé à l’abandon ; celui-ci appartient en réalité au « sombre violoneux », personnage méphistophélique jouant avec le destin de Sali et Vreli, les Roméo et Juliette de cette libre adaptation de la nouvelle de Shakespeare.

Dans le second entr’acte, connu sous le nom de The Walk to the Paradise Garden, Delius évoque l’auberge du « jardin du paradis » en utilisant la plupart des leimotive de l’opéra. Cette longue plage extatique montre « toute la beauté tragique de la mortalité, concentrée et répandue dans une musique d'une grandeur poignante, presque intolérable » (Heseltine).

Hector Berlioz (1803–1869)

Roméo et Juliette, Op. 17 – Scherzo : La Reine Mab ou la fée des songes

Création à Paris en 1839 – Durée : 8 minutes

Considérée dès sa création comme l'une des œuvres les plus inspirées et les plus novatrices du compositeur, encensée par la suite par Wagner, Messiaen ou Bernstein, le Roméo et Juliette de Berlioz frappe aujourd’hui encore par son extrême originalité tant sur le plan de la forme que sur celui de l’orchestration.

Berlioz y démontre la puissance évocatrice de la musique symphonique : comme il l’explique dans sa Préface, l’amour de Roméo et Juliette est trop « sublime » pour pouvoir être représenté par des comédien·nes. L’œuvre fait ainsi entendre une alternance d’épisodes chantés et de pièces instrumentales, pour une « symphonie dramatique » conçue dans la droite lignée de la 9ème de Beethoven, maître absolu de Berlioz.

Entre tintinnabulations de cymbales antiques et de harpes, divisions extrêmes des pupitres de cordes et textures d’harmoniques à la limite de la dissonance, le Scherzo de la reine Mab est un univers féérique d’une redoutable virtuosité instrumentale, qui dépasse par le raffinement de ses sonorités tout ce qui avait été fait dans ce genre auparavant.

Sergueï Prokofiev (1891–1953)

Romeo et Juliette, Op. 64 – Suites n°1 et n°2 (extraits)

Création en 1938 à Brno – Durée : 45 minutes

  • Danse des chevaliers
  • Juliette, jeune fille
  • Madrigal
  • Scène du balcon
  • Mort de Tybalt
  • Roméo et Juliette avant de se séparer
  • Tombe de Roméo et Juliette

On ne compte plus le nombre de films, émissions ou spots publicitaires ayant utilisé la Danse des chevaliers (aussi nommée Montaigus et Capulets), ouverture du ballet Roméo et Juliette de Prokofiev, dont le caractère solennel et l’orchestration cuivrée se reconnaissent dès les premières notes. John Williams s’en serait même inspiré pour la Marche Impériale accompagnant le personnage de Dark Vador dans Star Wars !

Exilé hors d’URSS depuis 1917 pour composer paisiblement, Prokofiev cherche au début des années 1930 à revenir au pays : est-ce par nostalgie ou par opportunisme, alors que la place de compositeur n°1 du parti est à pourvoir ? La question fait encore débat. Commandé en 1934, le ballet Roméo et Juliette ne s’inscrit toutefois pas encore complètement dans la politique culturelle de réalisme soviétique imposée par Staline. D’abord refusé par le théâtre Kirov de Leningrad (Saint-Pétersbourg) puis par le Bolchoï de Moscou (du fait de sa trop grande complexité rythmique), ce n’est qu’en 1938 qu’est créée l’œuvre, sur une chorégraphie de Leonid Lavrovsky : c’est un grand succès, jamais démenti depuis. Prokofiev tire de cette partition trois suites pour orchestre symphonique, écrites entre 1936 et 1946.

Le compositeur Dmitri Chostakovitch, ayant supervisé l’édition critique soviétique de l’œuvre en 1961, affirmera « qu’elle s’impose comme le chef-d’œuvre scénique de son auteur, un chef-d’œuvre au lyrisme naturel évident ».