Orchestre Elektra

Plaisirs terrestres, plaisirs célestes

par Jordan Gudefin, Directeur Musical

Le premier programme d’une saison est toujours chargé de symboles, particulièrement lors de la création d'un nouvel orchestre.

La force et le sens de ces symboles doivent permettre d'imprimer un cap et une identité ; c'est pourquoi j’ai souhaité placer ce concert sous le signe de la joie et des plaisirs, tant physiques que spirituels.

Il est en effet indispensable, en ces temps difficiles, de jouer et de partager une musique emplie de messages d'espoir.

Augusta Holmes (1847-1903)

Interlude La Nuit et l’Amour (6’)

Les compositrices du XXe siècle sortent peu à peu de l’ombre dans laquelle elles sont restées pendant tant d'années. Et c’est encore difficile pour les compositrices des siècles précédents.

Je voulais symboliquement que la première oeuvre interprétée par ce nouvel orchestre soit celle d’une compositrice. Augusta Holmes était une femme dotée d'un fort tempérament, avec une vie chargée et pleine de rebondissements. Mais le plus important, un talent et une musique expressive héritière de la musique française, mais aussi teintée du lyrisme vocal de la musique italienne.

L’interlude "La Nuit et l’Amour" est une pièce faisant partie d’une œuvre gigantesque intitulée *Ludus Pro Patria.* Les musicologues cherchent actuellement à l'assembler car il n'en subsiste pour le moment que des fragments.

Il s'agit d'une oeuvre d'un lyrisme absolu, une pause musicale donnant la sensation de s’évader et d'entrer dans un monde onirique. La nuit propice à cet univers permet d’entrer dans le monde de la contemplation. Quand à l’amour, il est charnel mais aussi fraternel, oserais-je dire humaniste. L’amour de ses semblables, l’amour de la vie.

Des mots qui résonnent avec un sens profond actuellement.

Jean Cras (1879-1932)

Légende pour violoncelle solo et orchestre (13’)

Le monde nocturne de Holmes nous permet logiquement d’entrer dans celui des contes et légendes, en invoquant le fantastique.

Jean Cras est un compositeur méconnu. Il se destinait en effet à une carrière de marin et son activité de compositeur a été moins intense que celle d’autres de ses contemporains.

Dans mon combat pour défendre la musique française, je souhaite absolument faire découvrir au plus grand nombre ces compositeurs injustement oubliés. Je voulais faire une oeuvre concertante car les solistes de grande qualité tirent toujours les orchestres dans le meilleur de ce qu’ils peuvent produire.

Cette œuvre lumineuse possède des couleurs harmoniques fabuleuses, véritable signature du tournant de la musique française qui va aboutir à Ravel, Debussy et Boulanger.

Cette richesse harmonique permet au soliste de voler au dessus d’un orchestre jamais trop chargé et qui alterne différentes teintes de couleurs.

L’orchestration subtile et changeante est elle aussi caractéristique de la musique française.

Gustav Mahler (1860-1911)

Symphonie N°4 (55’)

Pour conclure ce programme, la 4° symphonie de Mahler.

Cette symphonie est à la fois tournée vers le passé, invoquant le souvenir très fort de Mozart, et en même temps elle regarde vers l’avenir sereinement, sans la démesure et l’égocentrisme que l’on peut ressentir dans d’autres œuvres de ce compositeur.

Les sentiments sont tous tournés vers la joie, qui dans le dernier mouvement devient une joie céleste.

Le génie de cette symphonie est de nous transporter dans tous les sentiments possibles constituants la joie. Une joie tantôt nostalgique, tantôt bucolique, amoureuse ou passionnée…

On peut même sentir une pointe de tristesse (dans le mouvement 3) et aussi la présence très fugace d’un petit démon tentateur (dans le mouvement 2) mais ces couleurs temporaires ne font que donner plus de lumière au final dont voici la traduction française du poème :

Nous goûtons les joies célestes,
    détournés des choses terrestres.
    Du ciel on n'entend guère
    le tumulte du monde !
    Tout vit dans la plus douce paix !
    Nous menons une vie angélique !
    Mais quelle n'est pas notre gaieté!
    Nous dansons et bondissons,
    nous gambadons et chantons !
    Et Saint Pierre, en ces lieux, nous regarde !

    Nous goûtons les joies célestes,
    détournés des choses terrestres.
    Du ciel on n'entend guère
    le tumulte du monde !
    Tout vit dans la plus douce paix !
    Nous menons une vie angélique !
    Mais quelle n'est pas notre gaieté!
    Nous dansons et bondissons,
    nous gambadons et chantons !
    Et Saint Pierre, en ces lieux, nous regarde !

    Jean laisse s'échapper le petit agneau.
    Hérode, le boucher, se tient aux aguets !
    Nous menons à la mort
    un agnelet docile,
    innocent et doux !
    Saint Luc abat le bœuf
    sans autre forme de procès.
    Le vin ne coûte le moindre sou
    dans les caves célestes.
    Et les anges font le pain.

    De bonnes choses de toutes sortes
    poussent aux jardins du ciel !
    De bonnes asperges, fèves,
    rien ne manque !
    Des jattes entières nous attendent !
    De bonnes pommes, poires et grappes !
    Les jardiniers nous laissent toute liberté !
    Veux-tu du chevreuil, veux-tu du lièvre ?
    Les voici qui accourent
    en pleine rue !

    Est-ce jour de carême ?
    Aussitôt affluent de frétillants poissons !
    Là-bas, Saint Pierre se jette
    avec filet et appât
    dans l'étang céleste.
    Saint Marthe se mettra aux fourneaux !

    Nulle musique sur terre
    n'est comparable à la nôtre.
    Onze mille vierges
    entrent dans la danse !
    Sainte Ursule en rit elle-même !
    Nulle musique sur terre
    n'est comparable à la nôtre.
    Cécile et les siens
    sont de parfaits musiciens !
    Ces voix angéliques
    réchauffent les cœurs !
    Et tout s'éveille à la joie.

Un programme lumineux placé sous le signe de la renaissance !